Portrait

Voici mon portrait écrit par la Maison Trafalgar et photographié par mon meilleur associé de la vie, Romain Chambodut.

Savoir que les vers de terre en dormance annoncent l’arrivée de l’hiver. Entendre le coucou tout content de chanter son ode au printemps. Anticiper les volumes à la densité et à la taille des fleurs, accueillir les bourdons dans les rangées pétulantes de couleurs, et comme eux se mettre au labeur – en première ligne de la nature, Aurélie Chambodut écrit l’histoire de sa ferme. Depuis 2023, Loin des Macadams prouve que l’agriculture biologique relève les enjeux d’alimentation. D’ailleurs, les six-mille fraisiers qu’Aurélie bichonne fournissent deux tonnes et demie par an. Sur ce seul hectare d’Arcinges, dans la Loire, s’épanouissent six-cents framboisiers, cent- cinquante myrtilliers, cent-vingt cassissiers, pour autant de groseilliers. Chaque fois qu’elle découd les a priori, l’auditoire en sort émerveillé : « Ici, on produit, on envoie ! En bio aussi, on peut faire du rendement et de la concentration. Je voulais démontrer que ce modèle peut nourrir la population française, pour peu que nous doublions notre nombre d’agriculteurs. » Aurélie le sait, cette évolution ne se fera que si les « non-issus du milieu agricole » s’inscrivent, comme elle, dans le mouvement.

Si Aurélie n’adhère certainement pas aux concepts fumeux, c’est peut-être parce qu’elle a retourné du fumier. Dès son plus jeune âge, la fille d’écurie y allait de la fourche au poney club. Encadrée par cette ancienne instructrice de la prestigieuse école du Cadre Noir, elle y apprend la finesse du geste, l’importance de la rigueur, le sens du tact et de la fidélité : « Je lui dois beaucoup, car j’y suis entrée à huit ans, et j’en suis sortie à trente-huit. J’ai récupéré ses poneys pour leur offrir une belle retraite. » Aurélie a pourtant commencé par dresser d’autres compétences, dans une autre carrière. Importatrice de cuirs pour une PME lyonnaise, elle se frotte d’abord aux exigences des Maisons de luxe, développe une ligne de produits de maroquinerie – se rend aux ateliers marocains : « C’était un bonheur d’être au contact des façonniers, d’aller dans les tanneries ! » Une décennie durant, elle gravit les échelons, devient directrice, muscle le studio de design, parcourt le monde pour apposer sa marque. Elle ira jusqu’à convaincre les boutiques sur le sol japonais, un accomplissement qui lui revient en mémoire lorsque la mouche Suzukii l’enquiquine en piquant ses fraises. Mais la clef des champs se fait de plus en plus tentante. En 2017, la décision d’acheter une maison en campagne ouvre six ans de réflexions et de formations. Aurélie tisse des liens avec les producteurs de son AMAP, apporte son soutien pour récolter les oignons. Elle prend des cours le week-end pour assimiler les bases de la culture et finit par se sentir tiraillée. Pas étonnant que le lundi matin rime avec envie d’exil, quand on se demande pourquoi on réceptionne un millier de peaux de crocodiles.

Son cheminement arrivé à maturité, Aurélie quitte les matières premières pour ce besoin noble et primaire : remplir les assiettes des résidents de la Terre. Si elle n’avait pas connu les bancs des études supérieures depuis près de treize ans, la « besogneuse » n’a pas peur de bûcher pour son brevet professionnel de responsable d’entreprise agricole, empoché en 2022. Elle est consciente que la tâche sera difficile, que tout ne sera pas rose, mais c’est en stage chez deux agricultrices chevronnées que naît son coup de foudre pour les fruits rouges. Il faudra une dose d’acharnement et la mobilisation de la commune pour s’installer en bio au début de son aventure. Le maire est mis au parfum, et les offres de terrain toquent à sa porte le lendemain. Pour se lancer, Aurélie est épaulée par l’associé d’une vie – « mon mari, Romain, est plus que mis à contribution ! Il est photographe ; c’est aussi à travers son regard que j’ai réappris à apprécier la beauté qui nous entoure. » Loin des Macadams frappe fort dès la première année ; le fameux pâtissier roannais Pralus est conquis, un premier client d’envergure est acquis. À chaque barquette qui convainc les acheteurs, la cheffe d’entreprise est elle-même davantage convaincue. Il est possible d’intégrer le circuit court dans le plein de courses, de proposer un goût saisissant sans s’envoler vers des prix mirobolants. Patiemment, elle consolide sa ferme, construit son équipe, investit dans les outils, les réserves, les appentis. Entre deux coups de truelle, l’éternelle curieuse travaille d’arrache-pied sur ceux des framboises, et échange les bons plants : « Avec un lycée agricole et le concours d’autres agriculteurs du coin, nous adaptons une variété de framboisiers à nos climats régionaux. C’est essentiel si nous voulons atteindre la souveraineté alimentaire ! »

Du pâtissier haut de gamme aux particuliers particulièrement friands, en vente directe sur les marchés ou en livraison aux enseignes, la cheffe d’entreprise multiplie les clientèles et superpose les métiers. Technicienne dès l’aurore, Aurélie a l’œil sur les analyses de sève ou les relevés de son tensiomètre, et porte son action sur le moindre signe de maladie. En période de récolte, elle recrute et manage, car les saisonniers viennent mettre la main à la pâte jusqu’à la semelle : « La terre est basse quand on ne fait pas de hors-sol ! J’ai voulu adopter cette approche pour que mes plantes interagissent avec la microfaune, les champignons, les bactéries, la flore alentour. » Derrière l’étal, la voici commerçante, face au ravissement sur les visages des parents, qui suit toujours le premier coup de quenotte de leurs bambins. Et le devoir l’appelle à devenir défenseuse de forteresse, aussitôt qu’un ravageur s’avise de lui sucrer le fruit de ses efforts : « S’établir en pleine forêt a ses avantages, mais gare à bien fermer les clôtures électriques ! »

Dans ses arpents de vallons et de bocages, Aurélie ne reste jamais sur un blocage. Chaque occasion est bonne pour étancher sa soif de connaissances, même quand elle arrose un peu trop : « Ma première récolte était insipide car j’avais mis trop d’eau pour la protéger des pucerons ! » Il ne lui manquait que la traction équine pour manœuvrer dans les pentes escarpées de son domaine, et compléter son engagement écologique.

Après tout, rien de tel qu’une jument comtoise pour remettre certaines pendules à l’heure : « Non seulement Linoa est agile, mais grâce à elle, on évite de labourer trop profondément. C’est ce que je revendique dans le côté paysan : on est attentionné envers le “pays” » Une attention partagée avec ses deux jeunes enfants, qu’elle élève dans cet écrin et le respect du vivant. Lorsque la maman n’empêche pas leurs bêtises à tire-larigot – « on n’écrase pas les escargots ! » –, c’est pour mieux ancrer ce lien avec l’animal dans la durée, à travers les mascottes : « Ma fille a eu la chance de connaître le poney shetland que je montais petite. Il avait trente-six ans. » Un soin que ne démentiraient pas les saisonniers, lorsque chacun s’attable à la pause méridienne – et déguste des canistrelli maison, ces « coupe-faim du berger ». L’avenir de sa ferme est assuré par des réflexes bien ancrés, de la force commerciale aux développements de confitures et pâtes de fruits artisanales. Mais Aurélie n’en oublie pas de savourer le bruissement des feuilles, le son si furtif des lézards qui s’enfuient, les croassements enthousiastes qui montent de l’étang en contrebas, créé pour irriguer ses parcelles. Elle savoure aussi les moments passés auprès des végétaux qu’elle prépare aux rudesses des grands froids, le réveil où tout se boutonne de vert. Un choix que certains jugeaient obscur, mais qui, à l’image de son agriculture, est éminemment éclairé.